Qu’est-ce que l’hypnose ?

Introduction

  James Braid

James Braid

Le mot « hypnose » a été créé au XIXe siècle, vraisemblablement par le médecin écossais James Braid (1795-1860) qui a voulu ainsi rendre hommage au dieu grec du sommeil : Hypnos. Cela fait donc environ un siècle et demi que les hypnotisés doivent dirent à leur praticien en fin de séance « Oh, mais je ne dormais pas ! ». On sait aujourd’hui que l’on entre au minimum trente minutes par jour en état d’hypnose, par courte phase de deux ou trois minutes. Le rôle du praticien consiste à stabiliser cet état pour le faire durer le temps nécessaire. On ne dort pas en hypnose, c’est un état conscient, présent, assez semblable à ce qui se produit lorsqu’on est focalisé sur sa conduite et qu’on ne voit pas le temps passer. 

Aujourd’hui, il est possible d’observer en direct grâce à l’imagerie cérébrale, les modifications que l’état d’hypnose produit sur le cerveau. Nous vivons dans un monde rationnel où l’hypnose représente peut-être, nonobstant les nombreuses études scientifiques qui l’étudient et le documentent, l’un des derniers bastions de la magie et du miracle. Mais le XIXème siècle était une ère romantique de croyances et de superstitions. 

L’un des grands noms de l’hypnose est né à Paris pendant ce siècle et il a révolutionné la psychologie : Pierre Janet (1859 – 1947). À l’époque de Janet, Paris se passionnait pour le surnaturel. Des personnalités comme Victor Hugo participaient à des sessions de spiritisme et suivaient les enseignements d’Alan Kardec. Le propre oncle de Janet était un assidu de ces soirées. Le jeune homme, d’un naturel très rationnel, observait ces manifestations avec le plus vif intérêt. En ce temps-là, pour étudier la psychologie, il fallait suivre des études de philosophie et c’est ce qu’il fit. Pour que la psychologie devienne une science à part entière, pensait-il, il faut que nous puissions comme dans n’importe quelle science composer avec des faits précis, mesurables, reproductibles. Il se servit de l’hypnose pour étudier la psychologie humaine, mettant en exergue le principe de la dissociation.
 
Pierre Janet attribuait les manifestations spirites au phénomène de dissociation qui se produit au cours de l’hypnose entre la conscience – ce dont l’individu est conscient – et tous les processus qui se produisent hors de cette conscience. Le philosophe et médecin parisien y voyait un outil pour soulager certaines maladies nerveuses, mais il était loin de se douter de tous les bienfaits que l’on attribue aujourd’hui à ce procédé ni l’étendue de ses applications : douleurs, sevrage tabagique, gestion du stress, etc. 
 
Ce n’étaient encore que les débuts d’une grande aventure intellectuelle, humaine et expérimentale…
 
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Aujourd’hui, les progrès dans la connaissance du fonctionnement de la psyché nous permettent d’utiliser l’hypnose de manière efficace et en toute sécurité. Nous savons qu’il ne faut jamais traiter deux fois la même problématique sous hypnose, car la seconde séance annule la première. C’est la raison pour laquelle je propose toujours des arrêts du tabac en une seule séance, dont la durée varie en fonction des besoins du consultant. Certains hypnotiseurs célèbres, au rang desquels Milton Erickson, faisaient parfois des séances de plus de huit heures pour cette même raison.
 
Paris fut pour ainsi dire, la capitale mondiale de l’hypnose jusqu’au début du XXème siècle. C’est à Paris, auprès de Charcot, que Sigmund Freud apprendra l’hypnose et se mettra à l’expérimenter sur ses patients. Ses déboires avec l’hypnose lui ont permis de découvrir la psychanalyse.
 
Pourtant, la relation que le neurologue entretient avec cette pratique est ambiguë. D’un côté, on peut le considérer comme le véritable découvreur de l’Inconscient et en cela tous les hypnotiseurs qui l’ont suivi sont ses héritiers. D’un autre côté, les échecs qu’il rencontra dans le traitement de ses patients avec cet outil font que le rejet de l’hypnose par Freud clôt d’une certaine manière le chapitre de Paris comme capitale mondiale de l’hypnose. L’hypnose lui a permis de découvrir pourquoi les gens souffraient en les questionnant d’une manière directe sous hypnose, mais ses patients n’étaient pas soulagés. Souvent même ils constataient une aggravation de leurs maux. Il a donc inventé la psychanalyse pour les soulager.
 
Sigmund Freud a découvert l’Inconscient en questionnant ses patients sous hypnose et en leur demandant quelle était la cause de leurs symptômes. Son génie lui a permis de comprendre que l’Inconscient est structuré comme un langage et qu’il fallait réutiliser les mots du patient. Freud a reformulé en mots ce que les gens avaient révélé de la cause de leurs maux sous hypnose. Cela les fit tomber en dépression plus ou moins profonde. Il ne faut jamais utiliser l’hypnose pour lever les refoulements. On ne va pas voir un hypnothérapeute pour trouver la cause de ses problèmes, on va voir un psychanalyste pour trouver la cause de ses problèmes. On va consulter un hypnothérapeute pour aller mieux. C’est une thérapie orientée solution.
 
J’ai été psychanalyste pendant vingt ans, la fonction du psychanalyste est de montrer ce qui se cache derrière une partie du langage tandis que l’hypnose ne montre pas, elle recadre. Il est possible d’utiliser l’hypnose pour se confronter à des traumatismes – j’ai notamment suivi des formations à l’hypnose militaire pour les cas lourds ou les situations de crises – mais il est dangereux d’utiliser l’hypnose pour chercher des causes à ses symptômes. D’une part, vous n’auriez aucun moyen de vous assurer que ce que vous y trouveriez serait effectivement la cause de votre problème. Mais surtout, par un tel procédé, vous pourriez, comme les patients de Freud, tomber en dépression.
 
Pendant des décennies, les hypnotiseurs et les psychanalystes ont manifesté une certaine défiance les uns vis-à-vis des autres. Pour ma part, je me suis intéressé à l’hypnose très tôt et je vois certains parallèles dans les pratiques des uns et des autres. Ce ne sont pas deux pratiques qui s’opposent ; pour moi les enseignements de ces maîtres de la pensée s’enrichissent mutuellement. Par exemple, c’est à Freud que l’on doit la conception de l’Inconscient comme structuré à la façon d’un langage. Lorsque nous observons le travail du plus célèbre hypnotiseur du XXe siècle, le psychiatre Milton Erickson, nous nous apercevons qu’il partage ces conceptions freudiennes, avec une utilisation néanmoins fort différente. Il utilise le propre langage du patient pendant la transe pour s’adresser à son inconscient.
 
Quoi qu’ils aient eu des pratiques différentes, ces deux hommes ont développé une méthode très poussée de reformulation de ce que disaient leurs patients, témoignant chacun à sa manière d’une fine compréhension du langage de l’Inconscient.
 
Le psychanalyste s’intéresse à 5% de ce qui est dit en séance et le reformule, Erickson s’intéresse à 10% de ce qui est dit pour le reformuler et l’utiliser pendant la séance. Ce ne sont pas les mêmes mots qui intéressent l’un et l’autre.

L’hypnose selon Erickson

Avant de devenir le plus célèbre hypnotiseur du XXe siècle, le psychiatre américain Milton Erickson (1901 – 1980) était un garçon valétudinaire. Dyslexique, souffrant d’arythmie et d’une forme sévère de daltonisme qui ne lui permettaient de distinguer nettement que la couleur violette, il manqua d’être emporté par la poliomyélite dans sa dix-septième année.

Il commença sa vie d’adulte paralysé dans un fauteuil, observant cet étrange monde auquel il semblait si mal adapté depuis la prison qu’était devenu son corps. Animé par une farouche soif de vivre et une foi inébranlable dans sa capacité à guérir, il chercha des solutions à son problème dans son environnement direct.

 

Aiguisant son regard, il observa comment ses jeunes frères et sœurs apprenaient à marcher et chercha à reproduire leurs mouvements afin d’apprendre à son corps, qui avait, semble-t-il, oublié comment faire, la marche à suivre. Peu à peu, à force de courage, il parvint à se rétablir et poursuivit alors des études de médecine. 
Lorsqu’il découvrit l’hypnose quelques années plus tard, alors qu’il était étudiant, la chose du sans doute lui être familière tant il avait été amené à explorer les moindres recoins de son esprit au cours de ses longs mois d’alitement. Mais là où les scientifiques de l’époque débattaient afin de savoir qui de l’école de Nancy ou de celle de la Salpêtrière avait raison, lui-même développa une approche unique.
 
Les apports de Milton Erickson à l’hypnose sont nombreux. Dans la conception de l’hypnose tout d’abord. L’hypnose est-elle une maladie nerveuse ? Est-elle liée à une déficience d’attention ? Est-elle provoquée par un fluide mystique ? L’impression ressort en lisant les écrits sur l’hypnose avant Erickson que la plupart des commentateurs ne se sentaient pas véritablement concernés par le sujet. L’hypnose était pour eux un sujet d’étude, de curiosité, d’anecdotes et parfois d’onanisme intellectuel spéculatif. Erickson en revanche, était véritablement possédé par le sujet. Il pensait hypnose, mangeait hypnose, respirait hypnose. Il raconte parmi ses anecdotes qu’un jour il marchait dans la rue sous une pluie battante lorsqu’un homme pressé le heurta. L’homme, confus, commença à s’excuser, mais le psychiatre l’interrompit en saisissant son poignet, retroussant la manche de l’homme pour y lire l’heure sur sa montre. D’une voix énigmatique, il déclara alors une phrase tout à fait insensée avant de poursuivre sa route comme si de rien n’était. Il raconte s’être retourné une centaine de mètres plus loin et constaté que l’homme demeurait figé dans la même position, sous la pluie battante, et qu’il n’était revenu à lui que quelques minutes plus tard ; poursuivant sa route comme si de rien n’était. 
Pour Erickson, l’hypnose n’était pas un mystérieux sujet d’étude, elle était une manière de vivre. Alors que les psychanalystes spéculaient sur la nature de l’inconscient, Erickson côtoyait le sien quotidiennement et en bonne intelligence.
 
Parce qu’il était médecin de profession, il fut amené toute sa vie à traiter des problématiques lourdes. Parce qu’il était hypnotiseur de cœur et d’esprit, il le fit toujours en faisant progresser la connaissance des applications possibles de cette pratique. 
 
Il contribua à réhabiliter l’usage de l’hypnose pour les anesthésies. Lors de ma formation à Émergence, j’ai connu de nombreux médecins anesthésistes qui se formaient à l’hypnose. Tous s’accordaient à dire que l’hypnose permet de réduire la quantité d’anesthésiant jusqu’à environ un cinquième de la dose habituelle. En mariant intelligemment les deux pratiques, ils constataient que leurs patients se réveillaient plus vite et en meilleure forme. J’ai également rencontré de nombreux dentistes qui m’ont affirmé que l’hypnose leur permettait d’apaiser leurs patients, de réduire la quantité de saignements et même de stimuler la cicatrisation.
Ensuite, une anesthésie sous hypnose peut être ciblée et l’on dispose d’un contrôle sur sa durée. Ainsi dans le cas de douleurs chroniques, il est bien pratique pour les hypnotisés de parfois pouvoir réduire la quantité ou la fréquence de leurs traitements. C’est bien entendu son médecin qui fixe la diminution des médicaments et le patient doit suivre ses indications.
 
En obstétrique, les possibilités de relaxation physique et de contrôle de la douleur font de l’hypnose un allié de choix. Erickson raconte ainsi comment il avait reçu ému une lettre d’une ancienne camarade de classe, avec laquelle il avait mené des recherches sur l’hypnose quelques années plus tôt. Ils ne s’étaient plus vus depuis une quinzaine d’années, mais la femme lui écrivait une lettre de remerciement. Elle venait d’accoucher. Comme une tempête de neige l’avait empêché de se rendre à l’hôpital, elle s’était mise à paniquer au moment de perdre les eaux. Dans sa lettre, elle raconte à son vieil ami comment, alors qu’elle était au plus mal, elle s’était souvenue de lui et de son hypnose. Erickson l’avait hypnotisé plusieurs fois afin de mener des expériences sur la relaxation et le contrôle de la douleur. Elle était sur le point d’être submergée par l’angoisse lorsqu’elle réalisa que son inconscient était capable de l’aider grâce à tout ce qu’il avait appris au contact du psychiatre. Se sentant apaisée, elle avait pu reproduire comme si c’était la veille, tous les phénomènes que Milton Erickson lui avait suggérés des années auparavant.
 
Le psychiatre fut également amené à travailler avec des patients cancéreux afin de leur permettre de contrôler certains effets secondaires de la chimiothérapie.
 
Grâce à une vie entièrement consacrée à aider son prochain sur les sujets les plus divers, nous savons aujourd’hui que l’hypnose est utile pour le sevrage tabagique, certains problèmes dermatologiques (prurit, démangeaisons, traitement des verrues, papillomes du vagin, condylomes vénériens, etc.), en cas de brûlure, pour des affections psychosomatiques et auto-immunes, neurologiques, ophtalmologiques, les troubles du sommeil, la rétention urinaire ou encore les dysfonctions sexuelles.
 
À la fin de sa carrière et malgré le nombre conséquent d’articles publiés et de cas traités, personne ne pouvait se targuer de parfaitement comprendre ce que Milton Erickson faisait. Surnommé « Le magicien du désert », il inspira par ses anecdotes et par ses leçons, de nombreuses formes d’hypnoses modernes.

L’hypnose conversationnelle

Comme tous les magiciens, Erickson a sa légende. Untel qui l’a côtoyé déclare l’avoir vu hypnotiser son chauffeur d’une simple poignée de main, afin qu’il conduise mieux par mauvais temps. Tel autre déclare comment d’un geste il avait constaté que le sage pouvait plonger une personne en transe sans même parler la même langue. Semblable à la Gorgone, qui pétrifie d’un regard, Erickson aurait, semble-t-il, eu le pouvoir de mettre tout un chacun en transe hypnotique par sa simple présence. Pour toutes les personnes qui souhaitent utiliser l’hypnose, c’est évidemment le Saint Graal. Beaucoup dans leur quête se trouvent cependant désabusés par des compréhensions diverses ou des résultats aléatoires.
 
L’hypnose conversationnelle cristallise un vieux débat du monde de l’hypnose entre ceux qui pensent que tout est hypnose et dont le modèle s’articule autour du principe de la suggestion. Et ceux qui considèrent que l’hypnose est un état très spécifique et qui s’intéressent davantage à la nature de l’état en question.
 
Pour les premiers, l’hypnose conversationnelle est la digne héritière de Gorgias, puisqu’elle permet de faire passer ses idées (suggestions) au cours d’une conversation banale. Leurs recherches portent essentiellement sur l’aspect rhétorique du message.
Pour les seconds, l’hypnose conversationnelle est davantage un art théâtral du rythme, de la gestuelle et de la communication. Ils se préoccupent moins de communication que de métacommunication, c’est-à-dire ce que les modalités de la communication communiquent par elles-mêmes, indépendamment du message.
 
Le cas le plus étudié d’Erickson en ce qui concerne l’hypnose conversationnelle traite du cas d’un patient, atteint d’un cancer en stade terminal. Le pauvre homme était alité, le corps perclus de douleurs. Mais il ne voulait pas entendre parler d’hypnose. Erickson, appelé à son chevet par la famille, discutera donc de botanique avec l’individu et notamment de comment l’on s’y prenait pour faire pousser des tomates. Au cours de la conversation, le patient parvint à se détacher de toutes les douleurs qui l’accablaient. Fait plus remarquable encore : les nouvelles métastases qui apparurent dans les jours suivants ne lui créèrent aucune douleur et l’homme parti en paix.

L’ère de la PNL

Personne ne comprenait vraiment ce que Milton Erickson faisait, mais nombreux furent ceux qui cherchèrent à l’imiter. Ayant remarqué que le psychiatre usait d’un langage particulier, deux étudiants, l’un linguiste et l’autre mathématicien, entreprirent de percer son secret. Leur ouvrage fondateur s’intitule modestement « Les structures de la magie » et apporte une approche mathématico-linguistique du travail d’Erickson. La Programmation Neuro-Linguistique était née, révélant les procédés rhétoriques par lesquelles le psychiatre parvenait à focaliser l’attention de ses patients, à les dissocier ou encore à recadrer le sens de leurs expériences traumatisantes afin de leur permettre de prendre un nouveau départ.
 
L’ouvrage est publié en 1975, année de la chute de Saïgon, qui marque la fin de la guerre du Viet Nam et la débâcle militaire américaine qui s’en est suivie. De nombreux soldats revinrent traumatisés au pays, remplissant les cabinets des thérapeutes. Bandler et Grinder, les deux fondateurs de la PNL, cherchèrent à enrichir leur modèle de toutes ces approches nouvelles, faisant de la PNL un vaste fourre-tout de protocoles thérapeutiques destinés à reproduire les stratégies du succès et à court-circuiter les stratégies de l’échec.
 
À mon avis, les deux auteurs sont complètement passés à côté de leur sujet.
Dans son livre « Un thérapeute hors du commun », Jay Haley, un élève d’Erickson qui fut également l’un des membres fondateurs de l’école de Palo Alto, montre comment la stratégie du psychiatre évoluait en fonction de la période de vie de son patient. Quoique les symptômes puissent sembler identiques, un problème ne se structure pas de la même manière suivant que l’on est adolescent, que l’on entre dans la vie adulte, que l’on se marie ou que l’on avance dans l’âge.
La volonté de la PNL de créer une sorte de « boîte à outils du thérapeute », faite de centaines de protocoles, chacun adapté à une problématique particulière, est tout à fait louable. Cependant il est regrettable qu’elle ait débouché sur une sorte de « bobologie » qui ne tient pas compte du rôle fondamental de l’inconscient.

La nouvelle hypnose

Terme créé par le sexologue américain Daniel Araoz en 1979, la « nouvelle hypnose » entend moderniser les techniques de Milton Erickson afin de les rendre compatibles avec les préoccupations des nouvelles générations post-libération sexuelle. Tout génie qu’il était, Erickson ancrait sa pratique dans une approche assez autoritaire de la transe hypnotique, propre à la période où il vécut. Il demandait une participation active de ses patients à travers des consignes qu’il leur donnait (ce que l’on nomme « thérapie ordalique »). 
Mais le nouveau monde, les nouvelles générations aiment prendre une part active dans leur transe hypnotique. De plus, Erickson était avant tout médecin et psychiatre, les cas qu’il traitait étaient souvent entachés de pathologies lourdes. La nouvelle hypnose crée un cadre d’application des techniques d’inspiration ericksonienne compatible avec les nouvelles préoccupations de développement personnel. 
Aujourd’hui, les praticiens en hypnose ericksonienne sont en vérité davantage des praticiens en nouvelle hypnose : les consultants sont amenés à comprendre et participer activement à leur transe hypnotique. Là où Erickson semblait privilégier le dialogue avec l’inconscient, la nouvelle hypnose restaure le rôle de la conscience.

L’hypnose médicale

Parmi les nombreuses applications de l’hypnose au domaine médical, nous avons déjà évoqué les anesthésies, l’obstétrique ou les problèmes dermatologiques. Citons également les troubles alimentaires (anorexie, boulimie), les phobies (l’eau, les araignées, les serpents), les phobies sociales (peur de parler en public, mauvaise image de soi, manque de confiance, etc.), les addictions (sevrage tabagique), les habitudes pathologiques (l’onychophagie : le fait de se ronger les ongles ; la trichotillomanie : le fait de s’arracher les cheveux).
 
L’hypnose a également été utilisée avec succès pour améliorer la concentration et l’apprentissage, notamment dans l’acquisition d’une nouvelle langue étrangère, pour aider des étudiants à gérer le stress des examens ou des entrepreneurs à augmenter leur vitesse de lecture.

L’hypnose humaniste

Au début des années 2000, le thérapeute parisien Olivier Lockert, qui est par ailleurs fin connaisseur de Janet, s’intéressa de plus près à la notion de dissociation. Pierre Janet avait mis en exergue cette dissociation qui existe naturellement entre la conscience et le reste de nos processus psychobiologiques et Freud avait appelé cela l’Inconscient. Olivier Lockert se demanda ce qu’il se passerait si, au lieu de chercher à augmenter par la focalisation la dissociation, il faisait tout à fait l’inverse. Il décida de commencer ses séances d’hypnose, non par l’induction, qui a pour but de faire « plonger » le consultant en état d’hypnose, en le dissociant ; mais au contraire par ce que l’on appelle traditionnellement le « réveil » et qui est une phase où l’individu hypnotisé est progressivement ramené à la réalité à l’aide de techniques non dissociantes.
 
En cherchant à réveiller des gens qui n’étaient pas endormis, il découvrit une nouvelle manière d’appréhender l’Inconscient. À sa surprise, les personnes qui venaient le consulter entraient dans une sorte de rêverie d’hyper lucidité où ils pouvaient directement accéder à leur inconscient, sans l’intermédiaire du thérapeute. Dans ces états de « pleine conscience », l’Inconscient se manifeste sous la forme de symboles. Ainsi il découvrit que des personnes qui n’avaient jamais étudié le psychanalyste Carl Gustav Jung, étaient pourtant capables d’entrer en contact avec les mêmes archétypes que ce dernier avait décrits.
 
S’intéressant aussi bien à la psychanalyse qu’à la physique, ou les sciences ésotériques, tout un gardant un solide bagage en hypnose ericksonienne, il proposa un nouveau paradigme de travail.
Lorsque l’individu est dissocié, les mots prennent du sens indépendamment de leur contexte, on appelle cela le littéralisme. Suivant l’état de dissociation d’un individu hypnotisé, une même phrase peut ne pas avoir le même sens. Par exemple, on considère parfois que dire à quelqu’un « vous ne ressentez aucune douleur » peut, au contraire, susciter des douleurs, le mot « douleur » prenant avec le littéralisme un sens démesurément important par rapport au reste du texte. On dit que l’inconscient ne comprend pas la négation en hypnose (je ne veux pas voir dans ma tête un éléphant rose)
 
En état de conscience augmenté, le littéralisme disparaît, l’individu perd toute suggestibilité. Cela permet de protéger le consultant contre les erreurs d’incompréhension en lui assurant qu’il n’y a aucun risque pour lui de se faire manipuler. Le thérapeute n’est plus considéré comme un stratège de l’esprit, mais au contraire comme un guide qui parle d’égal à égal avec la personne qu’il accompagne.
 
Comment l’hypnose humaniste agit-elle ? Si pour certains, l’essentiel de l’hypnose réside dans la dissociation, la focalisation ou encore les ondes cérébrales, pour Lockert elle réside dans l’information. Tout est information, de la chaise sur laquelle nous sommes assis aux cellules qui nous composent en passant par les ondes qui nous traversent et permettent par exemple à nos téléphones de se connecter à internet. Une pierre est une forme d’information dense. Une idée est une forme d’information subtile.
 
Olivier Lockert pense que grâce à l’Hypnose Humaniste, il est possible d’accéder sous forme de symboles et d’archétypes aux informations subtiles dont nous sommes composés, afin d’avoir un impact dessus. Lorsque nous travaillons au moyen de cet outil sur un archétype, nous travaillons bien évidemment sur l’individu qui vient consulter, mais également sur toutes les personnes qui souffrent à cause du même archétype. C’est pourquoi il a choisi de qualifier son hypnose d’humaniste : parce que dans sa philosophie de pratique, lorsque l’on aide une personne, c’est en vérité toute l’humanité qui en bénéficie.
 
Un des apports non négligeables du thérapeute a consisté à montrer qu’il était possible d’obtenir les mêmes bienfaits en état de pleine conscience qu’en état de dissociation, ce qui ouvre de grandes perspectives dans ce domaine.
 
Dans son sillage, d’autres formes d’hypnoses, que l’on peut qualifier de « spirituelles » ont vu le jour, qui usent pareillement d’états augmentés de conscience, non dissociatifs. Certaines techniques de respiration ou certains accessoires propres à la méditation comme les bols chantants, la sauge brûlée ou les tambours chamaniques sont parfois utilisés pour permettre d’explorer de nouvelles possibilités avec les états modifiés de conscience.
En toute chose, le plus dur est souvent de faire simple. Ernest L. Rossi (né en 1933) a été un élève, un collaborateur et un ami d’Erickson pendant les dernières années de sa vie. Il a réuni l’ensemble de ses articles et a contribué à les faire connaître en les publiant sous quatre volumes massifs intitulés les « Collected Papers ». C’est probablement l’un des thérapeutes ayant le mieux compris Erickson et perpétuant son héritage de la façon la plus juste, pourtant, de prime abord, sa technique en semble très éloignée.
 
Ernest Rossi, parle peu. Vraiment très peu. Il a compris que lorsqu’un rythme ultradien est lancé, il est criminel de l’interrompre. Ce qui contraste avec les trésors de rhétorique que Erickson pouvait déployer. Les séances de Rossi peuvent parfois durer une dizaine d’heures, au cours desquelles il ne prononcera pas plus d’une demi-douzaine de phrases. Contrairement à Erickson, qui malgré ses explications, demeurait assez énigmatique sur sa pratique, Rossi développe de grandes et passionnantes théories pour expliquer les deux ou trois phrases qu’il prononce.
 
Ainsi, son œuvre majeure, « Du symptôme à la lumière » est composée de deux parties qui traduisent de manière flagrante ce contraste. Dans la seconde partie, le lecteur est invité à découvrir des protocoles d’une simplicité enfantine et d’une efficacité redoutable. Pourquoi la méthode de Rossi fonctionne-t-elle si bien ? Pour le savoir, le lecteur devra se plonger dans la première partie du livre qui est elle, d’une complexité apparente à faire pâlir. Le psychothérapeute y expose des graphes stochastiques, mêlant physique, biologie et mathématiques afin de nous amener à toucher du doigt la redoutable efficacité de l’hypnose.
 
Chaque cellule de notre organisme, que ce soit une cellule du foie, de la peau ou de l’intestin, possède le même ADN. C’est le processus d’expression génétique qui va déterminer que telle cellule deviendra une cellule osseuse et telle autre une cellule de l’œil.
 
L’épigénétique est une discipline de la biologie qui s’intéresse à comment cette expression génétique va évoluer en fonction de critères environnementaux. Par exemple, nous savons que le sexe d’une tortue est lié aux températures auquel son œuf aura été exposé. Rossi a consacré l’essentiel de sa vie à étudier l’hypnose du point de vue de l’épigénétique afin de mieux comprendre en quoi elle était un processus tout à fait naturel d’autoguérison et dans quelle mesure elle avait le pouvoir de modifier notre propre expression génétique.
 
Sa pratique repose sur des concepts novateurs en sciences humaines, comme la chaotobiologie, où comment le chaos et l’auto-organisation des systèmes s’articulent ensemble afin de générer spontanément des solutions créatives. Il explique comment les rythmes ultradiens (rythme inférieur aux rythmes dits « circadiens » de 24h) influencent notre psyché. Comment le système nerveux central, le système nerveux autonome, endocrinien, immunitaire, etc. obéissent à des rythmes naturels cycliques qui eux-mêmes influent tous les aspects de la psychologie, notamment à des niveaux psychophysiologiques et psychosociaux.
 
Il considère que le dénominateur commun de la plupart des approches modernes de guérison holistique (hypnose, méditation, prière, etc.) réside dans le fait qu’elles « facilitent la périodicité adaptative complexe de nos rythmes chaotobiologiques de performance et de guérison ».
 
Il met en particulier en avant « le réflexe de régénération ultradienne de vingt minutes qui joue un rôle dans la coordination des systèmes majeurs de l’autorégulation psychocorporelle, toutes les quatre-vingt-dix à cent vingt minutes, tout au long de la journée ».
 
Vous l’aurez compris, Rossi est quelqu’un pour qui j’ai énormément d’admiration et de respect, mais il n’est pas toujours aisé d’expliquer comment il m’inspire. Pour simplifier, Ernest Rossi explique, en s’appuyant sur les travaux d’un prix Nobel de biologie, que l’ADN évolue en suivant trois rythmes différents, qui correspondent en fonction de leur durée à des « couches » différentes d’ADN. Il y a un rythme de 5 minutes, un autre de 20 et le dernier dure deux heures. Lorsque j’ai découvert ses travaux, ces durées m’ont évidemment fait penser au débat qui existe en psychanalyse sur la durée que doit avoir une séance. Le docteur Jacques Lacan avait des séances de cinq minutes. Elisabeth Rudinesco disait qu’une séance de moins de deux heures était inefficace, d’autres psychanalystes gardent régulièrement vingt minutes.
Cela fait partie de mon travail d’observer dans quel lequel de ces rythmes ultradiens un sujet se plonge, afin de savoir à quel niveau les changements s’opèrent. Pour les arrêts de tabac, il arrive régulièrement que la séance dure plus de deux heures. Pour d’autres problématiques, elle peut durer vingt minutes. Il faut bien comprendre que ces trois durées correspondent à trois travaux de nature différente, mais de qualité identique. Les séances de cinq minutes sont tout autant légitimes que les séances de deux heures. J’ai compris en lisant Rossi pourquoi Erickson faisait de longues séances pour certaines demandes. Il était capable de faire gagner deux tailles de poitrine à une femme en une seule séance de dix heures (au cours de laquelle quatre cycles de deux heures se déroulaient). On comprend désormais que le travail d’Erickson était génétique. Il a d’ailleurs été vérifié que lorsqu’une pathologie génétique était guérie par Erickson, elle n’était plus retransmise par ses enfants après.
 
Cette science est passionnante, d’autant qu’elle n’en est encore qu’à ses balbutiements. En lisant « Psychobiologie de la guérison » ou la première partie de « Du symptôme à la Lumière » on a parfois l’impression que Rossi est en quête d’un prix Nobel et qu’il s’adresse davantage à un public de spécialistes. Il fait de l’esbroufe en somme. Mais la seconde partie est véritablement lumineuse. Rossi est lentement parvenu à éliminer tout le superflu pour ne garder que l’essentiel. La quintessence de l’hypnose, d’une pureté limpide. Il n’y a rien à ajouter et surtout, signe de perfection, il n’y a rien à retirer. Chaque mot est à sa place, aucune virgule ne manque.
 
La particularité de Rossi est d’avoir considéré que ces rythmes ultradiens étaient l’hypnose. Beaucoup d’intuitions que j’avais eues dans mon travail prirent un sens nouveau en découvrant ces informations et je pus affiner mes techniques dans le but d’en améliorer l’efficacité.
 
Il y a un autre hypnotiseur dont j’apprécie énormément les travaux que j’aimerais mentionner ici. Il s’agit de Gaston Brosseau, président de la Société québécoise d’hypnose. Gaston Brosseau explique que le temps de réaction normal est d’environ 0,4 seconde. Pour arriver à ce résultat, il a demandé à ses patients de saisir une règle au moment où elle tomberait. 0,4 seconde, c’est donc le temps qu’il y a entre le moment où la règle se met à tomber et où l’individu l’attrape. C’est aussi selon lui le temps que doit durer une induction hypnotique. Dans son livre « L’hypnose, une réinitialisation des cinq sens » il écrit avec humour : « La notion de la profondeur de la transe n’a plus aucun sens dans ma façon d’intervenir. Pour moi au plan clinique la question ne se pose pas. Est-ce qu’une femme peut être un peu, moyennement ou beaucoup enceinte ? On est en hypnose ou bien on ne l’est pas, comme on est enceinte, ou bien on ne l’est pas. »
 
Pour préparer ses patients à la nanohypnose, Brosseau leur demande de… ne rien faire. S’ils ne font rien, alors ils peuvent reprendre des forces, laisser les choses suivre leur cours et se concentrer sur le moment présent, se reconnecter à ce qu’ils voient, entendent, ressentent, et au plaisir des cinq sens. Le psychothérapeute considère l’hypnose comme une sorte de bouton de redémarrage, qui réinitialise les connexions synaptiques des cinq sens et qui nous permet de retrouver l’élan vital.
 
 
 
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Terminons en parlant de Jean Godin, que j’ai connu personnellement lorsque j’étais adolescent. Dans les années 90, Jean Godin a fait connaître l’hypnose ericksonienne en France en créant l’Institut Milton Erickson de Paris. J’étais passionné par Erickson dans mon adolescence, j’avais lu les différents livres sortis sur lui en français et je lisais même les livres en anglais qui n’avaient pas été traduits, lorsque je parvenais à me les procurer. J’ai réussi à être pris comme cobaye pendant les formations de Jean Godin, ses élèves s’entraînaient sur moi et moi, je pus ainsi réussir à écouter de nombreux cours.
J’ai une pensée émue pour lui aujourd’hui, en songeant à comment le médecin et psychiatre ressemblait de plus en plus à Erickson au fil des années.